C’est moi même que je n’ai jamais rencontrée dont le visage est scotché au verso de mon esprit
Sarah Kane – 4.48 Psychose
Une peinture de l’identité

Ma peinture est introspective. Elle prend sa source dans l’expérience d’une identité morcelée et dans la nécessité de donner une forme à ce qui, intérieurement, apparaît fragmenté.
La création devient ainsi un espace dans lequel différentes parties de l’identité peuvent se manifester, entrer en relation et tenter de former un tout. Chaque tableau met en tension ce que je suis dans le présent — les émotions, les conflits, les difficultés à exister — avec une identité plus diffuse, morcelée dans le temps, qui cherche à s’exprimer dans son ensemble.
Cette recherche ne consiste pas à représenter littéralement un état intérieur. Elle passe par la peinture elle-même, par la matière, la surface et l’espace.
Construire à partir du déséquilibre
Je commence sans composition préétablie. Rien n’est véritablement prévu ou intentionnel.
La première intervention sur le papier crée un déséquilibre.
À partir de là, chaque geste entraîne le suivant : une couleur, un trait, un fragment de papier ou un recouvrement modifie l’ensemble et appelle une nouvelle réponse.
Le tableau se construit dans cette succession de déséquilibres et de réajustements. Je m’adapte en permanence à ce qui apparaît sur la surface plutôt que de chercher à atteindre une image pensée à l’avance.
Cette tension se poursuit jusqu’au moment où quelque chose d’inattendu surgit. Philip Guston parle de l’intervention d’une « troisième main » : quelque chose qui échappe en partie à celui qui peint et qui pourtant lui appartient. Je recherche ce moment où apparaît une forme à la fois étrangère et familière, quelque chose que je n’avais pas décidé mais que je reconnais comme mien.
La matière comme langage
Je travaille principalement sur papier. Il n’est pas pour moi un simple support : il constitue une matière à manipuler, transformer et parfois malmener.
La peinture peut être recouverte, grattée ou poncée. Des fragments de papiers sont ajoutés, déplacés, déchirés, collés puis parfois recollés. Les couches se superposent tandis que certaines traces disparaissent et que d’autres restent visibles.
Cadres, recouvrements, fragments, réutilisations, déchirures, collages, effacements, écritures, traces et salissures constituent progressivement un vocabulaire plastique. Ils deviennent l’alphabet d’une mémoire, d’un inconscient, de conflits, d’incompréhensions, de colères ou de peurs.
La matière conserve ainsi les conséquences de ce qui s’est passé pendant la création. Les reprises, les recouvrements et les accidents ne sont pas nécessairement effacés : ils participent à l’histoire du tableau.
Un paysage psychique
J’envisage chaque œuvre comme une promenade dans un paysage psychique.
À distance, le regard peut percevoir une composition globale, un ensemble dans lequel les différentes parties semblent parvenir à un certain équilibre. Mais lorsque l’on s’approche, cet ensemble se fragmente à nouveau.
Chaque zone possède alors sa propre histoire. Les superpositions révèlent des couches, des épaisseurs, des effacements et des cicatrices. Le regard peut circuler d’un fragment à un autre sans qu’un élément impose nécessairement une lecture unique.
Cette coexistence entre le tout et le fragment est au cœur de ma recherche : construire une unité qui ne fasse pas disparaître ce qui la compose.
Je ne peux pas vivre longtemps avec les êtres.
Il me faut un peu de solitude, la part d’éternité.
Albert Camus – Carnets III, mars 1951
Faire apparaître plutôt que représenter
Je ne cherche donc pas à raconter une histoire définie avant de peindre.
Le sens apparaît progressivement, dans le travail.
Le geste précède souvent sa signification. La peinture devient moins un moyen d’exécuter une intention qu’une manière de découvrir ce qui cherche à se manifester.
Cette place donnée à l’accident, au déplacement et à l’inattendu permet de laisser émerger des éléments qui n’auraient probablement pas existé dans une composition entièrement maîtrisée.
Peindre consiste alors à créer les conditions d’une apparition.
De l’intime au collectif
Si cette démarche prend naissance dans une expérience intime, elle ne se limite pas à celle-ci.
Les conflits individuels prennent place dans un environnement social et politique. Les questions de violence invisible, de violence domestique, de domination, d’inégalités et de rapports de pouvoir constituent également le terreau de ma peinture.
Je suis notamment très critique à l’égard du modèle patriarcal et de la manière dont il organise les relations, les comportements et le rapport aux émotions.
L’intime et le politique ne constituent donc pas deux dimensions séparées de mon travail.
Les tensions intérieures sont aussi traversées par des structures familiales, sociales et culturelles. La peinture devient ainsi un espace où ces différentes strates peuvent apparaître simultanément : mémoire et présent, individu et société, fragmentation et recherche d’unité.
Une recherche d’équilibre toujours provisoire
Chaque tableau procède finalement d’un même mouvement : fragmenter, superposer, recouvrir, déplacer, effacer, puis tenter de reconstruire.
L’équilibre qui en résulte n’est jamais complètement stable. Il porte encore en lui les tensions et les fragments à partir desquels il s’est constitué.
C’est précisément dans cet état instable que se situe ma recherche : faire coexister des éléments contradictoires sans chercher à les résoudre complètement, jusqu’à ce qu’apparaisse une forme capable de les contenir.
Une forme dans laquelle l’étrangeté devient reconnaissable.
Une forme dans laquelle les fragments peuvent, momentanément, faire corps.
Wladimir Quensière est né en 1972 à Madagascar. Il vit aujourd’hui à Clichy (92), aux portes de Paris. Il a passé quelques années au Tchad et en Afrique de l’Ouest durant son enfance et son adolescence. Après des études d’ethnologie, il a travaillé dans les médias et le Web. Peintre autodidacte, il reste attaché à ces atmosphères sèches et chaudes des paysages sahéliens, mais également à la campagne nivernaise de son enfance, quand il accompagnait son grand-père peindre sur les bords de la Loire.