Je ne peux pas vivre longtemps avec les êtres. Il me faut un peu de solitude, la part d’éternité.

Albert Camus – Carnets III, mars 1951

Démarche de la série Beyond the frame

C’est moi même que je n’ai jamais rencontrée dont le visage est scotché au verso de mon esprit

Sarah Kane – 4.48 Psychose

Cette citation que je m’approprie témoigne à la fois de ma démarche profonde et du danger sous-jacent à ne pas réussir à se définir dans une identité.

Il ne s’agit pas ici de cette caractéristiques de notre personnalité qui est d’avoir une certaine déclinaison de notre personnalité selon les individus que nous côtoyons ou les situations différentes que nous vivons. Il s’agit là de réaliser que parfois, j’agis à ma propre place sans que j’en ai conscience, que parfois je suis ailleurs alors que j’agis là.

Ma peinture est introspective. Selon un processus de création qui m’amène à une confrontation avec la matière, la surface et l’espace, je laisse exprimer une identité encore morcelée. Le travail dans cette tension se poursuit jusqu’à ce qu’une chose inattendue et surprenante arrive. L’intervention d’une « troisième main », selon P. Guston. Quelque chose qui à la fois m’est nouveau et familier. Une étrangeté que je reconnais mienne.

Je travaille sur du papier. La peinture, les cadres, les recouvrements, les fragments, les réutilisations, les déchirures, les collages et recollages, les effacements, les écritures, les traces et salissures sont l’alphabet de ma mémoire, de mon inconscient, de ma dissociation identitaire ainsi que celui des conflits internes, des incompréhensions, des colères et des peurs actuelles.

Ainsi, chaque tableau est une connexion entre d’une part, ce que je suis dans le présent, ancré, sujets d’émotions, percuté par les conflits intérieurs, les sentiments et les difficultés à exister et d’autre part, une identité morcelée dans le temps qui cherche à s’exprimer toute entière.

Démarche de la série Transition

Ce qui m’intéresse est la problématique de la limite.
D’abord dans le sens de la frontière ou de la ligne qui délimite un espace.
Ainsi je m’interroge sur ce qui définit le cadre de l’œuvre et qui n’est pas le cadre physique du tableau.
Il m’arrive parfois de peindre un cadre. Ce dernier ne délimite pas l’œuvre car il en fait partie.

Ma peinture prend forme dans un espace qu’elle définit elle-même.  Elle me permet ainsi de questionner cette possibilité que l’on a d’agir dans un périmètre qui nous est imposé, que nous définissons ou que nous acceptons. J’associe intimement ce concept de limite à celui de liberté.

Ce couple limite/liberté, je le conçois également dans la question de la figuration de ce que je peins.  Ainsi, j’aborde le second sens de la limite dans mon travail en tant que cette ligne imaginaire qui marque le passage d’un état à un autre, le point de bascule entre la représentation figurative et l’abstraction.
Je prends les lignes du réel comme prétexte à des constructions abstraites, en revanche je cherche à conserver les émotions que ces paysages suscitent en moi.
C’est également une question que je pose à celui qui regarde. Etes-vous sûr de ce que vous voyez ? Est-ce vraiment un paysage ?

Ainsi, une autre problématique s’impose logiquement :

Pourquoi un paysage me plaît-il ?

D’une part, cette question interroge le réel que je perçois et que j’interprète. Qu’y a-t-il dans un paysage qui me touche ?

L’abstraction (…) a pour but
d’ « isoler », de « choisir » dans la complexité de la réalité, ce que l’on veut mettre en valeur,
ou simplement traiter.

(Robert Motherwell)

La simplification du sujet est pour moi une démarche qui consiste à rechercher et conserver l’essentiel, l’essence de cette composition naturelle. La peinture me permet de mieux comprendre ce qui m’entoure et, sans doute également, moi-même.

Plus le degré d’abstraction est élevé, plus faible est le degré de complexité.

(Alfred North Whitehead)

D’autre part, cette question interroge mon passé.
J’aime la photo parce qu’elle est muette. Elle laisse place au discours, à l’intime, à la reconnexion au passé et à des sensations enfouies. Elle permet la distance avec l’univers bavard qui m’entoure. 

Le choix des photos, des sujets, ainsi que ces émotions et leurs expressions sont source de questionnement. Mon présent interroge mon passé. La photo crée la distance au temps. Elle invoque le passé.

Pour reprendre une citation

La photo active la mémoire

(Pierre Alechinsky)


Le paysage est pour moi support d’une émotion surgie du passé, vécue dans le présent et exprimée dans l’instant.

Cette instantanéité est spontanéité.

L’aquarelle ne permet que très peu le repentir. Il faut jouer de l’imprévu, de l’accident. C’est une liberté car la technique offre l’écart au prévu sans qu’on ait soi-même à aller le chercher.
J’utilise également des pastels de cire aquarelables ou des pastels secs que j’associe à l’aquarelle pour parfois donner du rythme ou de la tension. 

Mon processus de création 

  • Partir d’une photo. Toujours un paysage. La plupart du temps, africain.
  • Passer la photo en N&B pour n’avoir que les valeurs, les contrastes. Cela me donne l’espace, la liberté nécessaire à l’expression de cette émotion, de cette sensibilité qui surgit du passé.
  • Ne travailler que sur des feuilles Arches satinée hot pressed car elles accrochent le pigment sans opposer d’obstacle à l’écoulement de l’eau.
  • très peu d’études ou de travaux préparatoires, voire pas du tout. Ce qui toutefois m’amène à reprendre plusieurs fois le même sujet pour ne garder que la meilleure « épreuve ».
  • Pas de dessin préalable. J’attaque directement la feuille avec le pinceau chargé de pigment et d’eau. 

Pas de repentir, pas de brouillon, pas d’essai, pas de cadre. Je cherche à donner la parole à l’enfant que j’ai été et que l’on a bâillonné. J’écarte ainsi toute possibilité d’auto-censure.
Je n’ai pas décidé de tout ce processus. Il s’est imposé naturellement à moi. Tout comme le sujet s’impose à moi. 

Mes inspirations

Ce sont principalement des peintres abstrait qui m’inspirent. Ceux qui m’influencent le plus sont issu d’une branche du courant américain d’Expressionnisme abstrait, le Colorfield painting movement.
Ainsi, je suis sensible aux travaux de Richard Diebenkorn, Robert Motherwell, Ellswsorth Kelly, Mark Rothko, et sans doute celui qui les a tous inspiré, Henri Matisse.

Le traitement de la couleur, la rencontre des pigments, les vibrations, les associations sont pour moi le sujet principal par lequel je cherche à traduire mes émotions.

Wladimir Quensière est né en 1972 à Madagascar. Il vit aujourd’hui à Clichy (92), aux portes de Paris. Il a passé quelques années au Tchad et en Afrique de l’Ouest durant son enfance et son adolescence. Après des études d’ethnologie, il a travaillé dans les médias et le Web. Peintre autodidacte, il reste attaché à ces atmosphères sèches et chaudes des paysages sahéliens, mais également à la campagne nivernaise de son enfance, quand il accompagnait son grand-père peindre sur les bords de Loire.